Université d’été 2000

L’éducation populaire et ses structures, entre pressions économiques et utopies : inventer au quotidien

, par Peuple et Culture

Economie solidaire/ éducation populaire : des valeurs communes

Béatrice Pancin, Oxalis

Nous avons des valeurs communes qui sont dans le sillage de l’éducation populaire : volonté de justice sociale, démocratisation du savoir et de la culture, formation de citoyens acteurs d’une transformation bénéfique de leur environnement...

Aujourd’hui, Peuple et Culture affirme avec détermination son appartenance à l’économie sociale et solidaire, jusqu’à organiser son université d’automne sur ce thème. D’aucuns diront que c’est par opportunisme d’un concept à la mode ou l’intention de tirer quelques financements existentiels.

Tout d’abord, je ne pense pas que l’économie sociale et solidaire soit un concept, elle participe à la construction d’une société meilleure depuis plus d’un siècle (au moment des luttes des ouvriers de l’ère industrielle du XIX siècle). Elle s’est concrétisée au fil du temps et sa structuration nécessaire lui a donné des formes insolites, allant du crédit agricole, de la caisse d’épargne, de la MACIF, des SCOP, à l’association d’insertion ou au SEL. Une telle diversité est le reflet de notre société, riche d’initiatives mais aussi de disparités. Des mouvements, au départ au service du peuple, ont, en grandissant et en s’officialisant, perdu de vue leurs intentions et leur éthique. II devient alors complexe de discerner ce qui relève de l’économie sociale et ce qui ne l’est pas.

Une personne, une voix
Être en fait de la famille de l’économie sociale n’est rien d’autre que d’appartenir à une association, à une coopérative, à une mutuelle, mais c’est surtout croire à une société où les rapports sociaux ne sont pas conditionnés par le profit individuel. Donc ces structures ont surtout en commun de privilégier le pouvoir des personnes sur celui de l’argent dans un cadre démocratique : une personne = une voix, réserves impartageables, libre adhésion... Chacun va exercer son activité de manière fort différente, à but non lucratif pour les associations, avec une activité commerciale pour les coopératives de production... La forme est essentielle, mais la démarche et le but le sont tout autant. En tait, il est difficile de trouver des points communs entre un établissement financier d’envergure et une association de quartier qui galère pour créer un peu de lien social entre l’autonomie financière de quelques-uns et la dépendance vis-à-vis des pouvoirs publics de quelques autres.

La version optimiste serait de penser que ces personnes adhérentes à l’une ou l’autre de ces formes d’organisation représentent un poids important dans un monde réduit à l’état de marionnette par le jeu des spéculateurs. Faut-il encore qu’elles se sentent de la même mouvance, se rencontrent, aient en commun un projet social plus ambitieux. D’évidence, Peuple et Culture appartient à l’économie sociale (par sa forme juridique) et à l’économie solidaire (par ses activités). Elle peut même, par sa fonction "d’éducation populaire", réinjecter du "projet social" là où il s’est égaré avec le temps.

Encore faut-il être capable de le définir pour soi-même, car sinon, effectivement, la démarche ne serait qu’opportuniste. Le piège serait de se poser en donneur de leçon sans avoir fait le ménage chez soi ou de se replier sur de l’auto-satisfaction.

Économie coopérative et éducation populaire : quels apports et quels questionnements mutuels ? Comment se posent les termes d’un dialogue entre économie coopérative et éducation populaire ?

Jean Rémi Durand Gasselin, avec les contributions de Beatrice Ponoin (Oxalis) et de Jean-François Chosson (Peuple et culture).

Pour l’éducation populaire, le projet pourrait être résumé dans les termes suivants : permettre à chacun d’être acteur de sa vie, vers une société plus juste et plus solidaire - ce qu’on nomme "la citoyenneté". Dialoguer avec l’économie coopérative, c’est pour l’éducation populaire se poser la question de la part qu’elle fait, de l’importance qu’elle attache à la citoyenneté dans sa dimension économique.

Pour l’économie coopérative, l’objet central porté par le titre même est le rapport de l’homme à l’économique. Et dialoguer avec l’éducation populaire amènerait à poser la question : pour les tenants de l’économie coopérative, quelle part est faite, quelle importance est donnée aux autres dimensions de la citoyenneté, culturelle, sociale, et politique ? On devine le développement du propos à partir du deuxième terme, "coopérative", lourd de sens, de valeurs et d’un projet global de société. Et l’on pressent que si les institutions de l’économie coopérative sont certes pragmatiques pour la création et la promotion de formes concrètes d’organisations économiques telles que la mutualité ou les coopératives, elles sont aussi traversées, agitées par des utopies qui parfois les amènent à élargir leurs champs d’action au-delà de l’économique. Ainsi, économie coopérative et éducation populaire sont très probablement cousines dans une même famille...

On pourrait poser les prémisses d’une réflexion de la manière suivante : dans le projet de Peuple et Culture depuis sa création, en 1945, quelle part est donc faite à "l’homo economicus" ?

Une volonté de justice sociale
L’éducation populaire est née au XlXème siècle de la rencontre de travailleurs intellectuels et de travailleurs manuels. L’idée de mettre en acte le concept d’éducation a pour berceau une volonté de justice sociale. Sous l’impulsion de personnalités marquantes (Condorcet - dès le XVlllème siècle -, Macé), en relation avec les modèles proches de pays voisins (anglo-saxon, belge, suisse), elle a apporté sa contribution à la construction sociale dans un contexte marqué par la lutte de classe. Elle s’est créée une place originale par rapport aux pouvoirs publics, aux organismes politiques et syndicaux, car les associations multiples qui la représentent rendent des services de nature collective "pour et par le peuple".

Si l’éducation populaire a pour fonction de démocratiser l’enseignement et la culture, elle le fait en se différenciant de la culture du spécialiste et de l’autodidacte. La "culture militante" de l’éducation populaire a une visée globale tandis que celle du spécialiste est pointue mais limitée dans un champ de compétence, et celle de l’autodidacte dispersée et individualiste. La main tendue entre savoirs ordinaires et savoirs savants sera un projet fort de Peuple et Culture dès sa fondation. L’éducation populaire repose sur des méthodes favorisant le travail de groupe. Elle se veut soucieuse de l’épanouissement professionnel, social et individuel du citoyen afin qu’il soit un acteur de la transformation de son milieu.

La notion de culture s’entend donc aussi bien au sens de culture générale, de culture partagée, que de sensibilité à l’art et d’exercice de la pensée critique - tous sens du mot culture que l’on retrouvera dans le "Petit Robert". Et le militant de l’éducation populaire se disait dans les années 60 "militant culturel", pour signifier ce projet pour l’homme. Dans les années 50-60, une "action culturelle" était une action éducative globale. Mais en 1962, la création par André Malraux d’un ministère de la Culture distinct de celui de l’Éducation nationale, aura pour conséquence néfaste de séparer les mots culture et éducation, en générant progressivement un usage courant du mot culture renvoyant aux seules questions relatives à l’art. Le manifeste qui accompagne la création de Peuple et Culture en 1945 en appelle aS"rendre la culture au peuple et le peuple à la culture", le mot culture étant entendu dans sa définition la plus large. Cette ambition étant posée, revenons sur la question quelle part est faite à l’homo economicus dans ce projet ?

Après-guerre, la question centrale est la reconstruction de l’appareil économique. Puis l’on entrera jusque vers les années 70 dans les "Trente Glorieuses", marquées par une progression régulière du niveau de vie général des Français. Cette période est aussi dominée en France par la lutte des classes et, sur la scène internationale, par la guerre froide entre les blocs socialiste et capitaliste.

Les dirigeants de Peuple et Culture s’inscriront dans la recherche d’une troisième voie, alternative à la lutte de classe, celle d’une maîtrise raisonnée de la croissance.

En 1957, Joffre Dumazedier créait, avec des formateurs issus des milieux industriels, le Bureau pour l’Application des Sciences Sociales et de l’Education Populaire pour l’industrie, le BASSEPI. Celui-ci entreprend une réflexion innovante et prophétique sur l’application des objectifs et méthodes de l’éducation populaire au secteur industriel les méthodes sociologiques pour l’analyse des besoins de formation des cadres, l’entraînement mental pour les catégories en situation de promotion, et les réflexions sur les contenus de la culture générale des dirigeants à partir de l’expérience des grandes entreprises américaines et françaises telles que la SNECMA, les Charbonnages de France et Air France. Mais cette tentative ne se sera pas suffisamment structurée et restera peu soutenue par l’ensemble du mouvement. Dumazedier avait cependant perçu, treize ans avant la loi de 1971 sur la formation professionnelle continue, l’importance de l’investissement dans la formation des cadres dans une société industrielle.

En 1960, Peuple et Culture fait paraître une brochure intitulée "Planification et éducation populaire", où l’idée sous-jacente de pouvoir culturel est soutenue par l’exigence d’une instance de décision autonome, dont les travaux seraient éclairés par des recherches sociologiques. En 1965, le colloque de Bourges, organisé par Peuple et Culture et le nouveau service des études du ministère de la Culture intronise le concept de développement culturel. Il signifie "une intervention consciente et volontaire dans le domaine de la culture, émanant d’une instance de synthèse, élaborée en fonction de critères issus d’un système de valeurs, appliquée à la situation probable d’une unité sociale donnée pour une période déterminée". Ce concept est issu d’une idéologie, celle de la planification concertée, de la troisième voie entre capitalisme et communisme, où l’on retrouve des polytechniciens de "X crise", les héritiers spirituels d’Emmanuel Mounier, les économistes keynésiens, les fidèles de la participation gaullienne, les représentants syndicaux de la "nouvelle classe ouvrière" et les jeunes agriculteurs de la "révolution silencieuse". Il s’appuie, comme tout concept, sur une théorie du changement social : la sociologie prévisionnelle. Au fil des années 60, pour le groupe de pression national Peuple et Culture, il n’est qu’une politique possible faire preuve d’imagination créatrice dans les centres de décision, en particulier les commissions du Ive Plan, et ainsi promouvoir ce pouvoir culturel, délivré des miasmes de la politique politicienne...

Dans les années 59 à 65, la mise en place des lois et dispositifs publics de la Promotion Sociale était portée, d’un côté, par les militants de l’éducation populaire et, du côté des gouvernants, par un mouvement gaulliste militant pour la participation des travailleurs à l’entreprise, inspiré du modèle allemand de cogestion des entreprises avec les syndicats.

La loi sur la Formation Professionnelle de 1971 fut pour l’éducation populaire un acquis essentiel en ce qu’elle créait le cadre et le financement de la formation permanente des salariés, y compris dans leurs demandes culturelles, qu’on nommait alors "développement personnel".

Il faudrait aller plus loin dans la recherche pour savoir si dans cette première période, de 1945 à 1970, il y eut dialogue entre éducation populaire et économie coopérative, et quels en furent les termes...

Se saisir de la question de la citoyenneté économique Le premier choc pétrolier annonce une nouvelle période, celle d’une rapide augmentation de la productivité accompagnée de la dégradation des conditions de travail par la montée vertigineuse du chômage, qui passe de 250 000 personnes en 1970 à 3 millions en 1995, et le développement des emplois précaires. La fracture sociale s’installe. A la lutte des classes succèdent de nouvelles formes de revendications. Pour l’éducation populaire, face à cette précarité économique croissante, la question de la citoyenneté économique devient une urgence incontournable. A partir des années 80, une nouvelle génération de militants de Peuple et Culture se saisit de cette question et met en place deux démarches. L’une concerne le droit pour chacun à l’initiative économique et l’émergence progressive d’une culture collective d’entreprendre autrement, en explorant et en prouvant la viabilité d’autres voies de développement que celles de l’économie dominante. L’autre concerne le droit à revenir sur le marché du travail ou à accéder à un premier emploi, malgré les marques laissées par l’échec scolaire, la tête haute.

A la fin des années 70, les Cercles d’Etudes et de Propositions initiés par Peuple et Culture en Isère seront, en milieu rural, le point de départ d’une série d’initiatives économiques toujours vivaces vingt ans plus tard. En 1982, les Rencontres de Corté produisent un "manifeste pour une agriculture différente". Il s’agit d’accompagner la réflexion d’agriculteurs au large des préjugés induits par les normes et les modèles productivistes dominants. La désertification des zones rurales a créé des espaces d’initiatives et, à partir des années 75, le mouvement de retour à la terre s’inscrit de façon durable dans la société. La preuve est faite que des exploitations viables peuvent se développer avec de nouvelles normes gestionnaires, une nouvelle culture du métier d’agriculteur, "l’exploitant rural". Avec l’association Relier, le réseau des exploitants ruraux se développera dans toute la France. D’autres militants créent en Rhône-Alpes une association pour la vente collective directe de produits fermiers, l’AVEC. L’association Accueil Paysan regroupe des agriculteurs qui affirment, référentiel à l’appui, la pratique d’un nouveau métier : le "paysan accueillant", agriculteur principalement, mais aussi proche de l’instituteur, par l’accueil éducatif, et du travailleur social, par l’accueil social et thérapeutique. La revue Alternatives Rurales est, depuis 12 ans, le témoin et l’outil d’échange de cette recherche féconde des militants ruraux vers un autre rapport à l’économique. D’autres associations du réseau de Peuple et Culture rejoignent cette démarche par la promotion de l’auto-emploi, la promotion d’une culture de l’entreprendre autrement.

En Languedoc-Roussillon, depuis 15 ans, six associations de Peuple et Culture ont développé, dans le cadre des programmes publics d’insertion, des actions de formation fondées sur un véritable projet d’éducation populaire, enrichies par les savoir-faire de Peuple et Culture en matière d’échanges internationaux et de pratiques artistiques. Ce sont de véritables entreprises d’utilité sociale comptant 10 à 30 salariés, dont les financements sont insuffisants et fragiles. L’exigence de qualité dans les actions, la fragilité et la complexité des financements, l’empilement et la succession des dispositifs sont difficilement maîtrisables par des dirigeants associatifs bénévoles, et amènent les salariés à se constituer en collectif militant et gestionnaire du projet associatif. Ils adoptent quant à leur fonctionnement interne une éthique proche de celle d’une coopérative ouvrière marquée par un projet social, l’éducation populaire. Les travaux de réflexion sur le "tiers secteur" et la mise en chantier des statuts d’une "Société Coopérative Ouvrière d’intérêt Collectif" sont des perspectives importantes qui nous rapprochent du mouvement des SCOP. Tout en s’inscrivant dans le cadre de ces programmes publics d’insertion, il s’agit pour les équipes de Peuple et Culture de permettre à des chômeurs de rejoindre le monde du travail... Si éducation populaire signifie au premier chef "la personne au centre du projet", on comprendra que les démarches pédagogiques mises en œuvre ne sauraient être de l’ordre de "l’adaptation au marché du travail", ni de la "ré-insertion" ou du développement de "l’employabilité" - autant de concepts saugrenus issus d’une conception libérale ou condescendante et paternaliste. Pour reprendre pied dans le marché du travail, il s’agit bien, pour chacun d’entre nous, de développer notre vision du monde, notre pensée critique, nos capacités d’action et d’expression. Il s’agit d’un projet éducatif global, qui se nourrit d’autoformation collective et de culture.

Etre acteur économique à part entière
Qu’il s’agisse de créer son emploi ou de reprendre pied dans le marché du travail, œuvrer pour la dimension économique de la citoyenneté, ce serait permettre à chacun d’accéder aux moyens pour être acteur économique à part entière, et c’est bien un des aspects des utopies de la coopération. Les modes de relations entre des entités juridiques ont à voir avec l’économie sociale. Les repères de l’économie libérale sont la concurrence, la sous-traitance, l’absorption, la fusion, l’intégration... Les utopies de l’économie sociale et de la citoyenneté économique évoquent des rapports de coopération et de complémentarité. Les rapports entre l’union nationale Peuple et Culture et la vingtaine d’associations qui en sont partie prenante génèrent des rapports de force, des chevauchements de compétences. Dépasser ces tensions au service d’un projet commun est un chantier repéré depuis longtemps - d’aucuns l’appelaient le centralisme démocratique. Dans le contexte actuel fortement marqué par la décentralisation, les équipes associatives locales trouvent des partenariats et des financements dans les espaces communaux, départementaux, régionaux. Ces équipes manifestent le besoin de nourrir leur créativité par des échanges au-delà du local, de se faire reconnaître et d’influer sur les politiques nationales. Il s’agit de vivre pleinement la citoyenneté à ses différents niveaux territoriaux. Ainsi se constituent les "réseaux" et, au niveau national, les fonctions spécifiques des "têtes de réseau", habitées par des règles éthiques précises telles que le respect de chaque entité du réseau, l’échange réciproque et la coopération. Il y a là un apprentissage permanent des modalités d’organisation de l’espace collectif "Peuple et Culture" pour l’union nationale, dans sa fonction de tête de réseau, et pour les associations constituant le dit réseau. Prenons par exemple le cas d’une recherche-action mise en œuvre dans cet espace. Les relations entre l’union et les associations ne seront en aucun cas de type prestation ou sous-traitance, et l’on cherchera des modalités de type "recherche, action, formation collective". Ce mode d’organisation rejoint de plus les utopies de l’éducation populaire d’articulation entre savoirs ordinaires et savoirs savants, et les démarches contemporaines de co-construction de savoirs et de sens par les acteurs. Ainsi, les termes d’un dialogue contemporain entre éducation populaire et mouvement coopératif semblent bien posés ; ils sont à approfondir.

L’économie libérale a certes démontré qu’elle enrichit certains, mais elle exclut tout autant... Le président de Peuple et Culture, Cécil Guitart, rappelle volontiers que "la culture est le seul bien dont le partage enrichit chacun". L’économie coopérative se propose certainement d’être facteur d’enrichissement de tous et de chacun... En ce sens, elle est plus qu’un modèle économique ; elle participe d’une culture alternative au libéralisme, pour laquelle œuvre, avec d’autres, l’éducation populaire.

Cet article comprend de larges références à ouvrage Peuple et Culture 1945-1995, 50 ans d’innovation au service de l’éducation populaire, ouvrage dirigé par Jean-François Chosson, Peuple et Culture, 1995. Cet article a été publié dans la revue Economie et Humanisme, "L’utopie d’une économie de changement social", n* 354, octobre 2000.