Atelier franco-allemand avec des participants non-voyants et voyants à Berlin

Un pont en images : Retour d’expérience

, par Peuple et Culture

Lauriane Marie-Louise effectue son service civique au sein de l’Union Peuple et Culture depuis octobre 2016. Impliquée dans les projets du secteur International, elle a eu l’occasion de partir vivre un échange franco-allemand à Berlin. Cette expérience lui a permis de mettre en pratique ce qu’elle a appris lors de sa formation à l’animation interculturelle ainsi que de mieux appréhender le travail de jeunesse.

Son témoignage

J’ai effectué un échange à Berlin du 12 au 16 Décembre 2016 au Centre Français de Berlin sur le thème de la photographie avec des personnes non-voyantes. Le groupe était constitué des participants, d’une intervenante allemande non-voyante, Silja Korn (http://siljakorn.de/) , d’un animateur photographe allemand, Boris Bocheinski et d’une animatrice française interprète et linguistique.

Pour commencer, Sophie (l’animatrice) a donné des exemples de jeux pour des enfants qui ont des problèmes de cécité comme par exemple :
-  mettre des objets comme obstacle et la personne aveugle doit parcourir le chemin sans les toucher
-  former un cercle où chacun se fait passer un objet qui fait du bruit comme des clés et la personne aveugle, au milieu du cercle, doit désigner la direction des clés en fonction du bruit

Les sens et les objets comme médiateurs du monde qui entoure une personne non-voyante

Avant de travailler sur la photographie, nous avons été sensibilisé à l’univers des personnes non-voyantes, leurs sens pour se repérer et interagir avec le monde qui les entoure.

Pour ce faire, Silja (atteinte de cécité depuis l’âge de 12 ans) nous a donné, lors de la première matinée, des lunettes spéciales où l’on voit qu’à 10%. On voit les couleurs et, légèrement, les formes de près mais non de loin. J’ai pris cet essai comme une introduction à la manière de voir des personnes qui sont atteintes de déficience visuelle. Ensuite on a essayé de marcher avec une canne en ayant les yeux bandés. Silja nous expliquait qu’il est nécessaire de faire de grands arcs de cercle devant soi avec la canne et qu’on met plusieurs semaines à apprendre à marcher avec une canne pour aveugle et des mois pour s’y habituer.
Nous avons donc marché, canne en main, avec des obstacles dans la pièce (chaises et tableaux).


(© Boris Bocheinski)

Elle nous a initié au toucher par des jeux simples, au premier abord :

  • les yeux bandés, chacun a un objet et doit le deviner et le décrire. (Dinosaure en plastique, bois, montre,…)
  • quelqu’un a un trousseau de clés à la main, se déplace et doit le trouver et l’attraper.

Pourquoi simple au premier abord ? Car on se rend compte que nos repères et ce que l’on croit évident à reconnaître (notamment quand on le voit) n’est pas acquis et ne tient qu’à un fil à cause de la fragilité de nos sens. Il suffit qu’un de nos sens cesse pour chambouler et remettre en question notre rapport au monde. Il était insolite d’être dans le noir mais le plus perturbant selon moi, était de ne pas savoir ce que je touchais.
Il faut donc être patient.
J’ai joué aux jeu de l’oie les yeux bandés avec Silja, Fabiana et Marlena.
Marlena, les yeux bandés, a pris des photos de nous, guidée par Diana.
Il fallait sentir avec le doigt le chiffre du dé (points en relief).
Le toucher permettait de repérer la surface du jeu.

Le braille

Silja nous a également introduit au braille en nous donnant une feuille cartonnée avec les lettres en braille et nous a montré une machine à écrire en braille.

Chacun a écrit son prénom en braille.
Le principe du braille est d’utiliser le sens du toucher pour l’écriture et la lecture au moyen de points en relief.
Ce système utilise le principe de la cellule braille formée de 6 points en relief et, grâce aux 63 combinaisons de cette cellule, Louis Braille a obtenu une écriture pouvant être utilisée aussi bien pour les mathématiques que pour la musique.

Silja a écrit un livre pour enfant illustré et traduit en braille (Wie Mama mit der Nase sieht)

Elle s’est inspirée de l’expérience de vie de son fils, ayant une mère aveugle.

Comment guider une personne non-voyante ?

Une personne aveugle qui prend des photos peut paraître absurde voire paradoxal.
C’était la première réaction qu’ont eu des personnes de mon entourage à qui j’ai parlé de cet échange.
D’ailleurs la réponse à cette question est la première que Silja nous a dite. On peut se douter que c’est une des questions récurrente qui a dû lui être posée .Pourquoi des personnes non voyantes s’intéressent à la photographie ?
« Afin de croiser des regards, de m’impliquer dans la réalité comme le ferait un voyant », nous explique t-elle.

Nous nous sommes ainsi mis dans la peau d’un non-voyant pour prendre des photos ainsi que celui d’un guide, tant pour accompagner le non-voyant dans ses déplacements que pour prendre une photo.


(© Boris Bocheinski)

Nous avons commencé par faire des photos, les yeux bandés, de portraits, de bâtiments, de mise en scène (quelqu’un qui lit le braille, qui marche les yeux bandés avec un guide, avec la canne, jouant au jeu de l’oie…)

Le fait de se mettre à la place d’un non-voyant nous a permis d’expérimenter nos sens, notre créativité et notre capacité d’adaptation.
Boris (l’animateur photographe) nous a proposé de s’entraîner à se guider dans le Centre français.
Une fois que l’on s’est entraîné, on pouvait aller ensuite dans la salle de cinéma du Centre français et la personne en situation d’aveugle pouvait prendre une photo.

J’ai guidé Fabiana, une des participantes yeux bandés, jusqu’à un panneau d’exposition où étaient exposées ses propres photos (d’une ancienne exposition). Fabiana a trouvé le chemin difficile comme je ne lui ai pas beaucoup parlé mais ça allait.
Je devais les lui décrire et au bout de quelques secondes, elle a reconnu que c’était les siennes.
Ensuite c’était au tour de Fabiana de me guider alors que j’avais les yeux bandés.
J’ai pris des photos du cinéma du Centre français. Fabiana m’a guidée pour que le cliché soit dans le cadre que je souhaitais.
Je ne m’imaginais pas le bâtiment comme il était réellement. J’ai été influencé par l’architecture que j’avais vu dans la journée à Berlin (Musée, architectures d’anciens bâtiments,…).

Je me suis mise ensuite dans la peau d’un guide.
Silja a un appareil qui reconnaît les couleurs et les dit vocalement. Daniela, yeux bandés, a utilisé l’appareil sur des cartes postales à dessin. Je devais aider Fabiana, yeux bandés, à prendre en photo de ce qu’elle souhaitait.
C’était difficile pour moi de cadrer l’appareil photo comme elle le voulait car elle me disait beaucoup de détails et Sophie traduisait.
Par peur de trahir le contenu de ce qu’elle souhaitait prendre en photo, j’étais méticuleuse et avais peur de ne pas comprendre.
De plus Fabiana est photographe donc elle avait une idée précise de ce qu’elle souhaitait prendre. Boris a pris le relais pour lui donner des indications.

« L‘art ne connaît pas de handicap » : Pourquoi prendre des photos lorsqu’on ne peut voir ?

Silja expliquait que la personne non-voyante indique ce qu’elle veut prendre en photo et que le voyant aide en lui indiquant comment cadrer.
Néanmoins, elle reconnaissait aussi fonctionner au « feeling ».
A travers sa passion pour la photo et son témoignage, Silja m’a rappelée que prendre une photo ne se résume pas seulement à voir une image. D’autres sens sont mobilisés. Cela montre que la photographie tout comme l’art en général font appel à l’aspect cognitif.

Elle expliquait que pour prendre une photo, elle s’orientait grâce à l’ambiance et aux sons qui l’entourent (des enfants qui jouent, crient, rient par exemple).
La démarche pour une personne non-voyante de faire de la photographie peut démontrer que la cécité n’est pas une barrière à l’expression artistique visuelle, mais plutôt un moyen alternatif, du fait d’appréhender la photographie d’une manière différente.
C’est probablement cette sensibilité artistique qui surprend et intéresse de plus en plus de personnes.
L’image aujourd’hui, joue un rôle majeur dans la communication en général.
La photographie tient une place importante dans un monde conditionné par le visuel.
À cet égard, l’approche sensorielle de l’environnement ainsi que l’image mentale qu’on en fait, donne une empreinte particulière aux clichés du fait de l’absence de vue.


(© Boris Bocheinski)

J’étais le modèle et Silja prenait la photo : mise en scène en m’indiquant une situation ou une expression à avoir (« J’ai pas assez d’argent » par exemple).